Anna Rémuzon - bifurquer, glaner l'invisible - résidence à Aponia. Novembre 2025.
Alors que son omniprésence et sa permanence le confinent à l’inaperçu… quel est donc cet Organisme Vivant Non Identifié auquel l’artiste Nadine Lahoz-Quilez a consacré ses deux mois de résidence chez Aponia ? Comme l’artiste, il faut d’abord le chercher partout autour de nous… et peut-être le trouver sous son meilleur jour, camouflé sur le mur de la place des Chirouzes. Coïncidence étymologique ou botanique, c’est là que le Xanthoria parietina a élu domicile et revêt son plus beau jaune. Ceci n’est pas une plante !!! Ceci est l’un des multiples visages ancestraux du lichen. Tel un explorateur téméraire, il s’établit là où nulle plante n’est jamais allée. Il progresse lentement mais sûrement sur l’écorce, la terre, la roche ou le bitume… et bien d’autres substrats créés par l’homme. De symbiose en métamorphose, il en vient à révéler le secret de sa longévité : un échange mutuel et bienfaisant entre un champignon et une algue (ou une cyanobactérie). Alors, le lichen devient métaphorique puisqu’il incarne une stratégie réussie d’adaptation séculaire… un modèle du vivre ensemble.
Aux confins des règnes du vivant, le lichen avait tout pour séduire l’artiste dont la pratique manifeste le lien entre l’espace et le corps et décloisonne les existences. Ainsi, elle fait émerger ce qui nous unie… une autre taxonomie qui s’exprime au travers de ses œuvres. Lors d’une résidence, l’atelier devient en quelque sorte un laboratoire d’expérimentation… rapprochant plus que jamais l'esprit artistique de l’esprit scientifique. Ici, l’artiste sort de sa zone de confort, prend des risques et repousse les limites de la connaissance… de soi et du monde. Les idées prennent la forme de tests, d’investigations et de spéculations qui, dans l’alchimie des formes et des couleurs, dessinent ensemble le chemin vers de nouvelles communications. Nadine Lahoz-Quilez ne s’y est pas trompée… en “touchant” au lichen, elle a ouvert la porte sur une nouvelle dimension qui autorise autant la continuité que la rupture avec l’existant… d’inextricables réseaux en nous et autour de nous.
Après l’observation minutieuse et la recherche approfondie, vient le temps des dessins qui se déclinent comme autant de portraits du lichen. Il faut le représenter dans les moindres détails mais aussi le laisser s’exprimer… en extraire l’orseille qui vient, tantôt, rehausser le papier de sa teinte pourpre-rosée comme la chair. L’artiste devient alchimiste et entre progressivement dans l’intimité biologique de la matière, tandis que le lichen devient geste. L’artiste nous invite ainsi à faire partie de cette symbiose… offrant souvent une double interprétation possible. Les circonvolutions du lichen suggèrent en nous l’imagerie médicale des méandres du cerveau. L’artiste joue en permanence sur ces associations subliminales, ces ambiguïtés choisies et ces résonances biologiques. Elle poursuit son “exploration fonctionnelle” et l’on ressent instinctivement qu’il y est question de nous, en tant qu’être humain, autant que du lichen. Tout s’abstrait et tout se réalise en fonction de la distance que notre regard prend avec les choses… une zone proche de l’imaginaire.
Par l’introduction des cercles, l’artiste fait le lien avec son travail antérieur intitulé “Métamorphose du déploiement où nul ne sait ce que peut le corps”. Elle renvoie ainsi à l’archétype cellulaire et cette membrane qui rapproche encore les organismes vivants. Le lichen s’efface progressivement à son profit. Étudier le thalle du lichen s'apparente à une démarche d’ordre histologique tant le dessin apparaît tissulaire et morphologique. L’artiste nous amène à voir l’invisible et même au-delà de nos propres attentes. Elle transforme notre regard en microscope d’une anatomie toujours plus profonde… jusqu’à pénétrer le réseau des fascias comme celui de la couche algale. Les touches de jaune, réveillent encore le souvenir du Xanthoria parietina, tandis que la résine et le silicone transparents apportent un volume organique inattendu et palpable à la surface du papier comme celle du lichen sur un mur. L'œuvre devient vivante… elle prend corps dans l’espace.
Le retour à la couleur contribue aussi au passage du dessin vers la risographie, qui est en quelque sorte l’aboutissement de ce travail en résidence. Une première pour l’artiste qui doit réinterpréter l’image, anticiper les contraintes du livre et apprivoiser une nouvelle technique d’impression. Elle doit imaginer la possibilité d’une toute autre métamorphose. Les strates de couleurs de la risographie qui se superposent comme les couches du lichen ou celles de la peau… apparaissent alors comme une parfaite coïncidence. La photographie entre aussi en jeu dans ce travail de bascule et de déplacement des éléments en dehors de leur contexte habituel. L’artiste nous oblige à changer de perspective et déjoue une nouvelle fois les prédictions en associant ou en fusionnant des morceaux d’images issues des différents règnes du vivant. Elle rapproche, avec une grande cohérence et vraisemblance, ce que la nature et l’homme ont séparé. Elle propose ainsi une troisième voie… surnaturelle et surhumaine… une symbiose bien plus globale, en faisant l’invention d’un corps universel…
Texte et entretien de/avec Alexia Abed - avril 2025 - Centre Fernand Léger, Port-de-Bouc
ACCORDAGES
Depuis plusieurs années, Nadine Lahoz-Quilez dissèque l’anatomie du corps et des émotions. “Le corps est un organisme complexe qui absorbe et restitue du vivant pour se pérenniser. Comprendre ce qui nous constitue et ce qui nous anime c’est permettre une reconsidération de ce qui nous traverse” écrit-elle. En effet, les êtres ne forment pas uniquement des entités autonomes mais aussi des frontières perméables à tout ce qui les entoure. Le dedans et le dehors s’influent réciproquement : chaque bribe de nous-même est une interface poreuse où s’imprègnent les variations du monde.
L’œuvre de Nadine Lahoz-Quilez se déploie dans cette logique de perméabilité. Son travail est un prolongement du réseau complexe des corps, élaboré en lacis symbiotiques. C’est pourquoi ses dessins, ses sculptures et ses installations adoptent une structure fractale. À chaque échelle d’observation, qu’il s’agisse de la surface de la peau, des cellules ou des tissus profonds, se rejoue le même processus de fragmentation et de recomposition. Dans cette vision infiniment morcelée, chaque élément porte en lui l’empreinte du tout.
À l’occasion de son exposition personnelle Accordages, Nadine Lahoz-Quilez poursuit ses recherches autour des enveloppes poreuses. Le fascia, omniprésent dans notre anatomie, est une membrane fibreuse et blanchâtre qui relie tous nos organes, nos muscles et nos nerfs. Son rôle essentiel était jusqu’alors négligé par la science : sa matérialité à la fois omniprésente et invisible en est la cause. Constitué de collagène et d’élastine, la dynamique des fascias est adaptative, souple. Par mimétisme à cette structure diaphane, La traversée des peaux (2022), une matrice perlée translucide comme des gouttelettes, est suspendue dans l’espace. Par endroit, les amas de perles en verre s’agrègent pour nourrir de nouvelles trames qui s’étendent.
Accordages (2023) est aussi le titre d’une installation en triptyque. Sur des feuilles surdimensionnées, elle dessine au fusain des détails anatomiques. Au recto, les vues en coupe frontales rappellent celles des croquis d’observations au microscope. Au verso, des plaques de verre préalablement fracassées lévitent dans l’espace. Les fissures incarnent un réseau communicant qui s'entremêle. La plus timide des caresses sur les entailles suffirait à lacérer notre épiderme. Ainsi sommes-nous renvoyés à notre double surface invisible — épaisseur physique et sensorielle — qui dévoile simultanément notre puissance et notre vulnérabilité. Ici s’articulent alors des concepts de fragilité et de soin.
En déclinant un répertoire de formes circulaires, Nadine Lahoz-Quilez répète le rythme de nos cellules qui s’organisent, se délitent et se renouvellent. Accordages renvoie à ce phénomène harmonieux, où chaque génome poursuit son cycle pour que la mélodie du vivant retentisse. Ici, l’accord est une union négociée, flexible, entre le biologique et le sensible. Cette pensée fait aussi écho à la typologie de Port-de-Bouc, située à l’embouchure du canal de Caronte qui relie la Méditerranée à l'étang de Berre. En guise de seuils, les œuvres dialoguent avec ce paysage spécifique : un écotone, cette zone liminale entre deux écosystèmes adjacents. Dans le paysage où s’inscrit l’exposition comme dans les œuvres de Nadine Lahoz-Quilez, les flux s’interpénètrent et les formes de vie s’ajustent les unes aux autres. L’analogie avec les interfaces biologiques devient ici manifeste.
La prédominance du blanc et de la transparence dans l’œuvre de Nadine Lahoz-Quilez traduit les caractéristiques intrinsèques des fascias. Loin d’être une absence, cette couleur est un vecteur de révélation : elle capte, absorbe puis restitue la lumière, dans ces mouvements d’aller-retour, à l’instar des flux du vivant. Ce qui sous-tend notre existence physique, aussi invisible et silencieuse soit-elle, devient pour l’artiste un vecteur poétique et sensible. En regardant attentivement, on se perd dans les reflets et on saisit le travail de l’artiste de la même façon qu’elle comprend le corps : comme une constellation de résonance.
À rebours de la logique d’accélération qui marque notre ère, la véritable relation au monde naît de l’écoute et de l'échange. Puisant dans le concept de résonance qui désigne une posture d’ouverture et de perméabilité à notre environnement, Nadine Lahoz-Quilez nous invite à ressentir plutôt qu’à contrôler.
En guise d’introduction, peux-tu me dire comment tu as rencontré l’art ?
L’art a toujours fait partie de moi, mais le choix d’en vivre est le fruit d’un long cheminement entre des études en sciences sociales, en anthropologie et des considérations économiques. Ma carrière a débuté tardivement. Je pense que c’est à la fois une force et un enjeu. Ne pas avoir un parcours classique m’a permis de gagner en maturité en posant un regard différent sur ma pratique.
Depuis le début de ta carrière, tu utilises une pluralité de médiums. Comment les choisis-tu et qu’est-ce qui en découle ?
Ma pratique a une dimension protéiforme. J’adapte mes compétences techniques en fonction de mes projets, en allant parfois chercher des réponses dans l’artisanat. Broder devient une façon de dessiner, filmer permet de saisir les choses sur le vif. L’installation est une manière de mettre en situation le corps, le mien et celui du public. Le dessin, quant à lui, me demande plus de concentration. Comme une peintre, je cherche la nuance des gris, des textures et de la lumière. Je viens de la peinture mais je ne la pratique plus. Je crois que ce goût de la subtilité de la couleur, des formes et de la matière vient de là.
Tu opères de nombreux va-et-vient, des boucles dirais-je, tant dans le choix des matériaux, des médiums que des formes. Comment expliques-tu ce processus de production en spirale ?
La spirale est liée à l’élan, au mouvement, au vivant. Ma pensée et ma production s’organisent à la manière d’une arborescence. Chaque partie enrichit et stimule une autre pour ouvrir de nouveaux possibles. Par exemple, j’alterne un travail sur la peau et sur la pilosité. Cet état d’attente, entre un sujet et l’autre, me permet une réflexion indirecte. Cela opère une porosité fertile et crée des ponts entre les matériaux et les formes.
Tu puises tes sujets dans des manuels de sciences anatomiques tout en les appréhendant pour leur dimension poétique. J’observe une tension entre la délicatesse des matériaux et la puissance des structures qu’ils forment. Comment matérialises-tu cet équilibre ?
J’extraie les formes des encyclopédies anatomiques car leur étrangeté m'interpelle. Ces formes sont des motifs, des prétextes comme avec Accordages, une installation consacrée au fascia, une matrice méconnue, transparente, invisible et silencieuse. Le fascia implique la notion de tenségrité : il nous tient debout. Dans mon travail la tension est réinterprétée. Le verre fracassé suspendu dans l’espace, tente de traduire cette ambivalence de la tension et de la fragilité. Elle me permet de rendre visible l’imperceptible .
Entre 2018 et 2022 tu travailles sur un projet intitulé Métamorphose du déploiement ou nul ne sait ce que peux le corps. Ce titre m'apparaît comme un fil conducteur dans tes récentes productions. Peux-tu m’en dire plus ?
Dans Métamorphose du déploiement ou nul ne sait ce que peut le corps (2018-2022), la seconde partie du titre “nul ne sait ce que peut le corps” ouvre vers un inconnu, vers ce qui nous échappe. Notre société cultive la performance, l’infaillibilité, le jeunisme qui s’exprime à travers la notion de verticalité. Ce culte de la verticalité (haut/bas, corps/âme) que notre société nous inculque, implique des rapports de puissance, de contrôle et de domination. Les doubles injonctions permanentes que l’on nous imposent créent des tensions et des écarts qui se répercutent sur le corps, augmentant ainsi notre vulnérabilité.
Le concept de vulnérabilité me saute aux yeux. Comment t’en empares-tu ?
Avec cette volonté d’un corps performant, le dialogue avec lui s‘est distendu. Nos capacités de proprioception et d'introception sont négligées. Nous percevons difficilement les signes en résonance ou en dissonance qu’émet le corps. L’enjeu est de retrouver un dialogue qui incorpore du subtil. Cette subtilité, j’essaie de la traduire à l’aide d’une palette de couleurs réduite et en travaillant les matières.
La subtilité existe aussi dans les paradoxes que tu arpentes : le dedans, le dehors ; la vie, la mort ; l’apparent, le masqué etc. Les interfaces, les seuils, seraient-ils des zones de résilience ?
Le jeu de ces ambivalences me permet de me situer sur le seuil.
Cet espace liminal conduit vers une écologie de soi qui induit la question du care du soin. Ce travail sur les fascias permet une reconsidération du corps, de soi et des autres. La métamorphose se situe à cet endroit.
Le dessin comme performance, Nadine Lahoz-Quilez - 2022
Le cercle est l’archétype de la cellule, la forme de ces cellules qui sont en nous, qui nous constitue.
Combien de cercles faut-il dessiner pour représenter nos cellules ?
La main inscrit sur le papier la régularité ou la lassitude, la patience ou l’agacement de ne pas aller plus vite, de ne pas remplir plus vite les surfaces.
Dessiner des cercles pendant des heures. Sentir la crispation de la main. Le bras s’engourdit. Sentir le léger soubresaut qui traduit l’incapacité à maitriser un mouvement bien souple.
Dessiner des cercles jusqu’à la douleur, sourde, dans le haut du bras. Dessiner encore pour comprendre d’où part le mouvement. Combien de muscles sont-ils nécessaires ?
C’est la question du geste qui enregistre et retranscrit les imperfections, les hésitations, les précipitations. Est-il capable de retranscrire les mouvements respiratoires, le souffle, le rythme cardiaque ?
Lors des premières séances de dessin, il y a de l’entrain à faire. Une feuille, deux, puis cinq, neuf.
L’habitude s’installe. Les feuilles se remplissent patiemment avec toujours une question. Jusqu’où ?
Progressivement faire me semble plus important. Qu’importe le résultat. Qu’importe la limite. C'est une manière de refouler le doute.
Aujourd’hui, c’est la facilité qui m’affole. Je décide d’arrêter cette série.
Analogies anatomiques, Jean-Pierre Chambon - 2020
Le corps : c'est autour de ce même sujet que se développe pour l'essentiel l'œuvre de Nadine Lahoz-Quilez. Le corps considéré sous différents aspects, différentes approches qui peuvent en appeler tout autant à la science qu'à l'imaginaire, à l'exploration anatomique qu'aux récits mythologiques. L'exposition que l'artiste présente aujourd'hui à l'Espace Vallès prend appui sur les fascias, ce réseau de tissu conjonctif présent dans tout le corps et dont des recherches récentes ont révélé les propriétés étonnantes.
Tout le travail artistique de Nadine Lahoz-Quilez est orienté vers une célébration du corps, qu'elle ne cesse, au moyen de dessins, installations ou objets, d'interroger sous les angles les plus divers, que ce soit ses mécanismes ou les significations culturelles et symboliques de ce qui le vêt, le couvre, l'orne ou le tatoue. Chacune des réalisations de l'artiste est, en définitive, une manière de rendre compte de son émerveillement devant ce sujet infini. Car le corps, qui nous constitue et nous incarne, nous demeure toujours en grande partie étranger. D'où la nécessité, ou le désir, d'en explorer les multiples facettes.
Avec La traversée des peaux, Nadine Lahoz-Quilez franchit l'apparence épidermique, dépasse le visible pour aller voir de l'autre côté, à l'intérieur, sachant, note-t-elle, que « la surface se construit par le dedans ». Et dedans précisément, se trouvent d'autres peaux qu'on nomme les fascias : un enchâssement de tissus conjonctifs, de membranes fibreuses reliées en réseau, soutenant les muscles, les organes et les os, et permettant au corps de se maintenir. Ce qui donne toute sa pertinence à la célèbre formule de Paul Valéry : « ce qu'il y a de plus profond dans l'homme, c'est la peau ».
La complexité des questions liées au corps, cet organisme si subtil, induit une certaine complexité dans les installations de Nadine Lahoz-Quilez, car l'artiste opère par recherche d'analogies avec ses sujets. Ainsi une grande pièce élaborée en référence aux développements du tissu vivant à l'intérieur du corps conjugue-t-elle plusieurs procédés plastiques, en mettant en jeu une série de dessins de maillages cellulaires autour d'une section brodée de suites de perles noires à l'aplomb d'un sol jonché de plaques de verre fracassées. L'imperceptible projection vidéo d'un agrandissement de fascias et une discrète bande-son réglée sur la cohérence cardiaque complètent ce dispositif. Le mur lui-même n'est plus ici utilisé comme un simple support, mais bien comme la métaphore d'une peau supplémentaire.
L'essentiel du travail de Nadine Lahoz-Quilez consiste à imaginer des solutions plastiques pour la transcription des éléments qui composent la matière organique (ou à illustrer des légendes qui engagent le corps dans des métamorphoses). Il lui faudra d'abord trouver les matériaux adéquats, comme les perles de silicone et les faisceaux de brisures du verre qui, par leur transparence et leurs formes, peuvent restituer l'image des fameux fascias tels que les dévoilent le microscope, ou la fourrure qui permet d'évoquer ce que révèle un sondage endoscopique... Ces rapprochements, ces analogies impliquent une certaine fantaisie, laquelle confère aux pièces leur légèreté, leur grâce, quelquefois même une touche poétique d'humour.
La traversée des peaux
Exposition de Nadine Lahoz-Quilez à l'Espace Vallès